5 livres à lire cette année

Jack Davison – Photographs

Photographs, livre au titre on ne peut plus simple, est le premier du photographe britannique Jack Davison. C’est d’ailleurs la première chose à retenir de lui, son nom ne contient qu’un seul « d » et non deux, je me trompe environ 50 % du temps.

Concernant sa biographie, Jack Davison est né en 1990 (il est donc plus jeune que moi, ce qui, en considérant son avance spectaculaire, a tendance à me faire déprimer, mais, ne nous comparons pas, chacun sa soupe.). Du reste, il a étudié la littérature anglaise à l’université de Warwick, mais a passé la plupart de son temps à expérimenter avec des appareils photo. Depuis l’âge de 14 ans, il n’a cessé de photographier ceux qui l’entourent. Il vit à Londres et travaille pour de nombreuses publications, dont le New York Times Magazine, M Le Monde, Luncheon, Double et British Vogue, mais passe la plupart de son temps à photographier pour son travail photo personnel. Sa première exposition personnelle, Revisiting Pictures, a eu lieu au Foam Fotografiemuseum d’Amsterdam en 2016.

Ce livre regroupe son travail, produit entre 2007 et 2019, soit 12 années de photographie. On va parler de ce qui le rend exceptionnel, mais avant, attardons-nous sur les caractéristiques de son style :

  • Davison, qui est autodidacte, a une photographie très proche de la peinture, c’est lié à l’usage régulier du clair-obscur dans sa photographie. Cela donne à ses images, et à la réalité qu’elles dépeignent, un côté tant sensuel que surréaliste, comme vous pourrez le voir dans l’extrait ci-après.
  • Ses images ont aussi un côté cinématographique. D’une certaine façon, chaque image est composée de plusieurs couches qui renvoient vers le hors champ. Un regard, une lumière, une attitude, et c’est un petit monde qui enveloppe l’image dans notre esprit.
  • Des yeux et des mains. C’est ce qu’on retrouve souvent dans son travail, deux éléments donnant souvent de la tension, du dynamisme aux images.

Maintenant que l’on sait que Davison est un excellent photographe, qu’est-ce qui fait que ce livre est encore plus remarquable que la simple somme de ses images ?

Eh bien, plusieurs choses :

  • Tout d’abord et sans mauvais jeu de mots : sur le papier, ce livre n’est pas censé fonctionner. Si on m’avait parlé du projet sans me le montrer, j’aurais pensé qu’il s’agissait simplement d’un tas décousu (mais contrecollé) d’images. En effet, je suis bien incapable de vous dire de quoi ce livre parle. On alterne les portraits, les paysages, les photographies de rue, ou plus intimes. Impossible de tirer un fil conducteur de tout cela.
  • Aussi, le livre mélange couleur et noir et blanc, sans que cela ne fasse particulièrement sens (il n’y a pas de lien entre la présence ponctuelle de la couleur et la volonté de l’artiste de développer un propos à partir de là).
  • Enfin, les formats varient beaucoup, les ratios changent, certaines images sont plus grandes que d’autres et cela varie sans cesse au fil du livre.

Et pourtant, étonnement, malgré tout cela grâce à tout cela, le livre fonctionne. Il fonctionne du feu de Dieu. J’ai rarement eu un livre entre les mains qui m’ait autant donné envie d’aller faire des images et rien d’autre pendant toute une journée (en ça, merci Jack). Si, en lisant ma description, le livre peut paraître incohérent, dans la pratique, il n’en est rien. L’expérience est constante, cohérente, uniforme. La séquence d’images est complexe, mais pas compliquée, énigmatique, mais surtout sublime. L’incroyable sens de l’image, de la composition et de la mise en forme lie ces douze années de travail, et on s’y plonge avec un plaisir non feint.

Wesley Verhoeve – Notice

Le livre a été fait par Wesley Verhoeve, un photographe et conservateur qui travaille à Londres et New York. Après avoir voyagé pendant plusieurs années, il s’est retrouvé coincé à Vancouver où il n’avait jamais été avant. Et comme nous tous pendant la pandémie, il a dû tuer le temps pendant plusieurs mois (en l’occurrence 5) au même endroit.

Là aussi, je retiens plusieurs choses de ce livre.

Pour commencer, les chiffres sont impressionnants. La quantité de travail est énorme. Verhoeve a réalisé 123 marches quotidiennes entre le 4 avril et le 5 août 2020, cela représente 307 heures de marche (1 230 km). À cette occasion, il a pris 34 194 photos. C’est colossal ; dans le cadre du livre Les Américains, Robert Frank en a pris 23 000 lors d’un road trip de 18 mois.

Bien évidemment, la quantité n’a rien à voir avec la qualité, sinon les gens mitraillant au reflex dernier cri seraient tous au MoMA.

Mais dans le cas présent, il a su tirer la substantifique moelle de cette matière et produire une sélection des plus percutantes. Comme il le dit à la fin du livre, le titre Notice vient de ses échanges avec un ami. En anglais, le terme signifie « remarquer » et lors des échanges il lui disait souvent « tu as vu ceci ? cela ? », chaque image ayant ses petits détails à scruter, sa raison d’être, sa particularité.

Aussi, et dans la veine du livre précédent : le livre alterne noir et blanc et couleur et multiplie les appareils. L’auteur a utilisé des appareils argentiques, numériques, des formats différents, une dizaine de pellicules différentes (il en donne la liste à la fin de l’ouvrage), et pourtant tout est cohérent et tient ensemble.

Comme vous pourrez le voir en parcourant la maquette ci-dessous, il a fait un choix légèrement différent : toutes les images ont le même ratio et sont en orientation portrait.

C’est un choix qui lisse les différences entre les images et permet de mieux unifier le tout. Là aussi, j’approuve.

Dans le cadre de ce projet, Verhoeve dit avoir dû « apprendre à voir », en effet, il a parcouru le même quartier, jour après jour, et en a fait des milliers et des milliers de photos. Sans une attention constante à son regard, aux détails, aux possibilités qu’offrent chaque journée et chaque lumière, impossible d’avancer.

Donc oui, pour réaliser un tel projet condensé sur un lieu si restreint (quelques pâtés de maison, le plan est aussi à la fin du livre), il faut apprendre à voir. Mais le tour de force du livre, je trouve, c’est qu’il nous apprend à nous aussi, lecteurs, à voir. Et de deux façons :

  • On scrute les images, on les détaille, on rentre dedans. Les compositions de l’ouvrage poussent à l’observation.
  • On repart souvent avec un sentiment de « tiens, il a vu ça là, je ne l’aurais pas remarqué. Je devrais faire plus attention » et notre regard sur le monde s’en trouve un peu changé.

C’est vraiment un livre que l’on parcourt avec plaisir, qui nous change un peu et qui donne aussi envie de faire plein de photos, quitte à rester dans le voisinage tel ce bon vieux Spider-Man.

Trent Parke – Crimson line

Pour ce deuxième livre de lui dans ma bibliothèque, on repart sur le même niveau : un livre beau, poétique, et personnel.

Parke est né dans la ville sidérurgique de Newcastle, en Australie. De son enfance, il garde un souvenir : celui d’accompagner sa mère pour aller chercher son père au travail. Il voyage à travers des zones industrielles, pleines de chantiers navals, de cheminées et d’aciéries.

Si comme tout photographe Parke s’intéresse à la lumière, ce sont bien les couleurs changeantes de l’aube et du crépuscule et tous leurs rouges, qui l’ont marqué. Sans surprise, ce sont ces couleurs que l’on retrouve dans le livre, entourant des bâtiments industriels.

Le livre fait aussi de nombreuses références à l’exploitation industrielle de la cochenille pour obtenir cette couleur, le rouge cramoisi. C’est un minuscule insecte qui habite les cactus de figue de barbarie et qui est élevé pour produire des teintures. Ce colorant qui est maintenant principalement utilisé dans les cosmétiques et les colorants alimentaires.

Le livre contient donc des dessins et explications du procédé d’exploitation de cet insecte, qui consiste simplement à les massacrer et à les écrabouiller, comme le détaille le passage ci-dessous :

Dès que l’insecte femelle est délivré de sa nouvelle et nombreuse progéniture, il se réduit à une simple enveloppe et meurt ; aussi prend-on grand soin, au Mexique, où on le récolte principalement, de tuer les vieux pendant qu’ils sont gros de jeunes, afin d’empêcher que les jeunes ne s’échappent dans la vie, et de les priver de cette belle teinture écarlate, si estimée du monde entier.

John Ellis, Esq; 1762.

Adorable.

Ainsi, le livre alterne images colorées et sources autour de l’exploitation industrielle de la cochenille, dont on retrouve les couleurs dans le ciel autour des usines, la boucle est bouclée. Aussi, la maquette est intéressante : si le livre commence sur des tons très chauds, il tend de plus en plus vers le bleu (chose que j’ai essayé de reproduire dans l’extrait ci-dessus). Un livre atypique, terriblement beau et qui lui aussi nous pousse à mieux regarder notre environnement. Y a-t-il des cochenilles dans le ciel chez vous ?

Peter Funch –  42nd and Vanderbilt

C’est un livre de photographie de rue comme je les aime : il part d’une idée très simple et l’exploite au maximum. Peter Funch a photographié pendant 9 ans (de 2007 à 2016) entre 8 h 30 et 9 h 30, à l’angle sud de la 42e Rue et de l’avenue Vanderbilt à New York. Voilà, c’est tout. Enfin, presque…

Il a produit des milliers d’images, puis, dans cette masse d’images, s’est amusé à retrouver les gens qui passent par là plusieurs fois. On les retrouve, avec les mêmes vêtements, attitudes, accessoires à des semaines, des mois, parfois des années d’intervalle. D’ailleurs, le livre est épuisé. Mais Peter Funch en a mis un extrait assez large sur son site (c’est vraiment généreux de sa part).

Déjà, de base, le livre est fascinant. Cela va devenir le thème de cet article malgré moi (ce n’était pas prévu), mais là aussi, Funch délivre une leçon quant à l’intérêt de travailler son regard, même sur une zone aussi restreinte et commune que le croisement de deux rues où on va tous les jours.

Au-delà de ça, je trouve qu’on se plonge facilement dans les images. La rue devient un petit théâtre, les passants quasiment des acteurs en pleine performance, et on cherche, on regarde, on scrute, on analyse la moindre similitude ou différence. Aussi, la répétition du temps, l’habitude nous sautent à la vue. Là où la photographie de rue a souvent le culte de l’instant décisif, de l’image unique et spectaculaire, Funch prend le chemin inverse : tout n’est que répétition, routine. Mais n’est pas pour autant moins intéressant.

Une autre approche de la photographie de rue trop rare, mais très appréciable.

Avant de conclure sur ce livre, je voulais mentionner cette double page qui m’a scotché.

2007-2012

Ces deux images ont été prises à 5 ans d’intervalle. On y retrouve le même homme, dans la même attitude, travaillant pour la même entreprise dont le logo est sur la chemise. Je trouve ça assez hallucinant que 5 ans après, dans toutes les images qui ont été prises, Flunch soit capable de les retrouver et de les mettre à côté. Le temps est passé, mais le quotidien semble être resté le même.

Ne courez pas après, mais si par hasard vous tombez dessus, c’est un livre plus qu’intéressant à parcourir. Et surtout, retenez la leçon qu’il donne : on peut faire de la photographie de rue autrement, même avec une idée simplissime (mais pas simpliste pour autant).

Maisie Cousins – Rubbish, dipping sauce, grass peonie bum

J’ai voulu créer un livre sur les cinq dernières années, mes favoris de différents projets et des choses entre les deux – comme un best of. Il y a beaucoup de thèmes et de compositions récurrents. J’avais l’impression que je ne pouvais pas aller de l’avant avec ce travail sans l’intégrer dans un objet tangible. Je pense qu’à une époque où la production d’images est si rapide, attendre pour faire un livre semble vraiment important.

Maisie Cousins

La couverture du livre est dorée brillante (du plus bel effet, mais terriblement compliquée à photographier !). Pour l’anecdote, cette couverture fait référence à l’installation de sa première exposition solo « Grass Peonie Bum » en 2017 à TJ Boulting, où le sol était couvert d’or dans une pièce entière de la galerie.

Les images sont tirées en pleine page (les Anglais disent « fullbleed », à fond perdu), sélectionnées parmi ses trois séries les plus significatives : Rubbish, Dipping Sauce, Grass Peonie Bum (que l’on peut littéralement et horriblement traduire par : Déchets, Sauce à tremper, Herbe-Péonie-Clocharde, tout un programme).

La préface du livre est rédigée par Simon Baker, directeur de la Maison européenne de la photographie de Paris :

Son monde est un monde où non seulement les choses déconnectées se ressemblent les unes aux autres, mais où les choses ne se ressemblent pas elles-mêmes. À la place de la ressemblance, tout est recouvert d’une épaisse couche visqueuse de couleur brillante ; un vernis tactile qui transforme les choses de manière alchimique mais qui, d’une certaine manière, les laisse en même temps intactes.

Simon Baker

Ce sont des images étranges, où la pourriture côtoie des teintes pop et éclatantes, où l’on trouve des gros plans et des images viscérales. On en garde une impression de décalage, sans pour autant être rebuté par ce que l’on y voit. C’est une sorte de plaisir visuel un peu coupable. Bref, c’est bizarre, inattendu et étonnant, et j’ai bien aimé.

Ah, et pour conclure sur ce livre : il contient des fleurs, des feuilles, des insectes et des fruits… S’agirait-il de mon premier livre de macro ?

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